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Je suis né un 4 juin, Mémoires littéraires - entretien avec Liu Xinwu

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Entretien réalisé en avril 2013 par Roger Darrobers (professeur à l’université Paris Ouest Nanterre), à Pékin.

Présentation de Liu Xinwu 劉心武

Né en 1942 à Chengdu dans le Sichuan, Liu Xinwu vit à Pékin depuis 1950. Professeur de chinois dans un lycée de 1961 à 1974, il est l’auteur du Professeur principal (Banzhuren 班主任), longue nouvelle parue en novembre 1977 qui marqua le début de la « littérature des cicatrices » et dénonçait l’emprise de la Révolution culturelle sur les esprits, tout en s’ouvrant à des personnages non héroïques. Auteur d’une œuvre importante et diverse ancrée dans la réalité sociale de Pékin, ancien rédacteur en chef de la revue Littérature du Peuple, destitué après Tian’anmen, Liu Xinwu s’est déclaré « en marge » après 1989 et a renoncé depuis lors aux titres et aux responsabilités officielles pour revenir à la littérature à part entière. Depuis les années 2000, Liu Xinwu a renoué avec le succès populaire, grâce à ses études consacrées au Rêve dans le pavillon rouge, donnant, en 2011, une suite en vingt-huit chapitres au chef-d’œuvre de Cao Xueqin. L’ensemble de ses écrits publiés jusqu’en 2010, incluant ses textes écrits à la fin de la Révolution culturelle, est paru en 40 volumes en décembre 2012 sous le titre Liu Xinwu wencun 刘心武文存.

« Liu Xinwu à Pékin, avril 2013, photographie : RD »

Pouvez-vous présenter le contenu de Je suis né un 4 juin ? Pourquoi un tel titre ?

Mon anniversaire tombe effectivement le 4 juin. Or le 4 juin 1989 correspond à la plus grande tempête politique qui a secoué la Chine depuis un quart de siècle, et à propos de laquelle une forme d’amnésie collective continue à l’heure actuelle à être officiellement imposée. Je suis donc parti des événements autour du 4 juin 1989 pour me remémorer ma vie, mais aussi toutes sortes de personnalités et d’événements que j’ai pu croiser au cours de mon existence et couvrir une période s’étendant sur près de sept décennies.

Le livre est-il paru en Chine ?

Certains chapitres, soit environ un tiers du livre, sont parus en revue ou dans des ouvrages, le reste est pour l’instant inédit en chinois. J’espère que le livre sera un jour publié intégralement dans sa version chinoise en Chine continentale.

Quelles ont été vos motivations en entreprenant l’écriture d’un tel ouvrage ?

J’ai été mû par ma conscience et par la volonté de défendre ma dignité d’écrivain. Le droit à se souvenir est un droit inaliénable qui appartient à tout individu, a fortiori à un écrivain. Aucune période ne doit faire l’objet de tabou ou être interdite. J’ai publié récemment dans le Wenhuibao 文汇报 du 2 avril 2013 un article à ce propos, que j’ai précisément intitulé « Le souvenir n’a pas de zone interdite » (Huiyi wu jinqu 回忆无禁区). Je me suis efforcé de déployer le côté indépendant de ma personnalité, en m’en tenant chaque fois aux événements et aux situations auxquels j’ai été confronté. Je suis né un 4 juin se divise en soixante-deux chapitres indépendants consacrés chaque fois à une personnalité ou à un événement. Ces chapitres étaient vus à l’origine comme autant de tableaux, sans que je me sente nécessairement tenu de tout compléter. Ainsi, certains chapitres n’ont pas été rédigés et ne le seront peut-être jamais. La rédaction de ce livre fut pour moi particulièrement longue et difficile, s’étalant sur plus de six années, du 28 janvier 2004 au 20 juin 2010.

Le livre laisse plusieurs chapitres inachevés, pensez-vous qu’il faille le prolonger ?

Bien sûr cela serait nécessaire, mais le livre tel qu’il se présente constitue un ensemble cohérent auquel j’ai donné un point final provisoire. Je continue par ailleurs à travailler à d’autres pans de mes souvenirs. J’ai publié cette année aux Éditions Lijiang 漓江 un recueil intitulé Kongjiangan 空间感 [Le sens de l’espace] qui réunit, entre autres, une série douze textes que j’avais fait paraître en 2012 dans la revue Littérature de Shanghai (Shanghai wenxue 上海文学) qui m’a ouvert ses colonnes avec une rubrique portant ce titre. Ces textes sont autant de compléments possibles à Je suis né un 4 juin.

À votre connaissance, quel autre écrivain vivant en Chine continentale a-t-il aussi abordé les événements du 4 juin 1989 ?

Je l’ignore.

« La mémoire a besoin d’être entretenue. Une de ses nourritures devrait être le courage », écrivez-vous dans Je suis né un 4 juin. Pensez-vous avoir fait preuve de courage en écrivant un tel livre ?

Bien sûr.

Le fait de privilégier le souvenir et la mémoire vous éloigne-t-il à présent des sujets ancrés dans la réalité sociale tels que vous les avez abordés dans Poussière et Sueur ou La Cendrillon du canal, axés tous deux sur les migrants pauvres venus des campagnes et installés à Pékin où ils constituent une population de seconde zone ?

Non, pas du tout. Je continue à fréquenter des gens du peuple comme ceux qui m’ont inspiré pour ces deux titres : des migrants, des vendeurs de rues, des chauffeurs de taxis, des vigiles ou des gardes du corps. Ces derniers, par exemple, sont souvent des militaires démobilisés qui ont dû se reconvertir dans ce type d’activité, et se mettre au service de grandes sociétés ou de gens fortunés. Ces gens issus de milieux populaires sont la source d’inspiration pour les différents personnages constituant le cœur du prochain long roman sur lequel je travaille en ce moment.

Entretien réalisé par Roger Darrobers à Pékin, vendredi 5 avril 2013, lendemain du Qingming 清明.

LIU Xinwu, Je suis né un 4 juin. Mémoires littéraires (titre original : Shengyu liuyue siri. Liu Xinwu huiyilu 生于6月四日.刘心武回忆录), traduit du chinois par Roger Darrobers, Bleu de Chine, Gallimard, 2013, 1020 p.


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