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L’éclat de la pivoine - entretien avec Rémi Mathieu

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Entretien réalisé en décembre 2012 avec Rémi Mathieu (Directeur de recherches au CNRS), suite à la parution, chez JC Lattès, de son ouvrage intitulé : L’éclat de la pivoine, comment entendre la Chine.

Alors que la Chine est souvent associée à l’image du dragon, vous avez choisi le symbole de la pivoine. Pourriez-vous nous dire les raisons qui ont motivé ce choix ?

Depuis près de quarante ans, je m’intéresse passionnément à la pensée chinoise. Cette passion ne s’est jamais affadie avec le temps et toujours la Chine a constitué, à mes yeux, un monde d’éblouissement, comme une « divine surprise » qui jamais ne s’épuise. Aussi ai-je été tenté, alors que la fin de ma carrière officielle au CNRS s’annonce dans le lointain, de me retourner sur ce pays et ce peuple, sur cette culture et cette histoire que je n’ai jamais pu, dans ma spécialité (l’Antiquité), aborder globalement jusqu’à présent. Le regard biaisé de l’Occident m’a toujours troublé, car, comme tous ceux qui effectuent ce type de travaux, je suis confronté à la surdité de beaucoup, à l’aveuglement d’autres et à des malentendus issus des préjugés vieux, pour certains, de quelques siècles. Il ne suffit pas de s’en sentir mortifié, souvent exaspéré, il faut tenter de comprendre cette difficulté à s’entendre de part et d’autre de notre continent quasi commun. Pour ce faire, j’ai d’abord voulu donner par ce titre une image moins stéréotypée, moins violente aussi, que celle qui traîne dans les ouvrages de vulgarisation et les médias. J’ai donc choisi la pivoine, parce que celle-ci est évidemment l’un des plus beaux symboles de la Chine, mais aussi parce qu’elle porte une autre figure : celle de la délicatesse, de la richesse des teintes et des arômes. Quant à son « éclat », il renvoie bien sûr à la place éclatante que la Chine est en train d’occuper dans l’histoire du monde, mais aussi voire surtout à celle de sa culture, si profondément méconnue dans l’Europe et la France d’aujourd’hui. J’avais d’abord songé à évoquer son « arôme », mais ce titre, trop délicat et difficilement compréhensible, a été abandonné au profit de celui que vous connaissez. Il ne peut et ne doit se lire qu’avec le sous-titre - plus explicite, il est vrai - relatif à « l’entendement » de la Chine et avec ce qui l’accompagne de mal-entendu entre celle-ci et l’Occident.

Qu’aurions-nous à entendre de la Chine ?

La considérable richesse de la culture chinoise laisse supposer que nous aurions beaucoup à entendre d’elle, sans nécessairement l’assimiler. Car, on ne peut entendre que ce qu’on est prêt à recevoir et que ce qu’on peut accepter intellectuellement et culturellement. Or, je ne cesse d’observer que nous n’entendons que ce que notre temps, notre culture et notre langue nous permettent de percevoir. Nous fournissons la grille de lecture avec notre intelligence et notre sensibilité. Certes, les sinologues disposent des clés - du moins de certaines clés - pour entendre ce qu’entendent les Chinois eux-mêmes (la langue, les mœurs, les modes de pensée, les symboles, l’Histoire…), mais ce livre interroge plus encore ceux qui ne le sont pas (pas encore ?). Il interroge aussi les pouvoirs publics : que fait-on pour écouter ce que nous dit la Chine depuis des siècles et encore aujourd’hui ? A l’heure où la demande de Chine n’a jamais été aussi massive (le nombre d’élèves du secondaire désirant apprendre le chinois a explosé depuis des années, les adultes sont en quête de « recettes » asiatiques et plus particulièrement chinoises en divers domaines). Il n’est bien sûr pas question dans mon esprit que les leçons de sagesse chinoises soient transposables, en notre pays et à notre époque, telles quelles depuis l’Antiquité jusqu’à nous, sans un considérable effort didactique. Mais ces philosophies nous interrogent sur les nôtres, leurs préjugés sur les nôtres, leurs « solutions » morales ou pratiques sur les nôtres, etc. C’est là une grande leçon de relativisme à laquelle j’ai déjà été confronté lorsque je me suis intéressé à l’anthropologie et que j’ai plus encore observée dans le domaine de la philosophie. C’est toujours un étonnement - que je rapproche de celui de Montaigne découvrant les peuples du « nouveau » monde - que d’analyser la façon si sophistiquée dont les anciens Chinois et leurs lointains héritiers ont pensé le monde et construit des systèmes d’interprétation largement aussi complexes que les nôtres et ceux de nos ancêtres grecs et latins.

Ce que la Chine a à nous dire est-il audible pour des sociétés de cultures distinctes ? Avons-nous un langage commun ?

J’ai été frappé par une formule souvent reprise par divers auteurs (Jacques Gernet le plus récemment) : l’Europe ne serait pas ce qu’elle est sans la Chine, c’est-à-dire sans l’apport culturel et technologique de la civilisation chinoise. Nous l’ignorons ou feignons de l’ignorer. Peut-être même souhaitons-nous l’oublier, si nous l’avons su à propos de quelques grandes inventions que l’Occident s’est un peu vite attribuées (le papier, l’imprimerie, la boussole, la poudre à canon… pour ne mentionner que les plus connues). La lecture des livres d’histoire européens, français en particulier, est marquée, depuis l’Antiquité et jusqu’à nos jours, par un européocentrisme qui semble indépassable, sinon incurable. Toute notre éducation et notre instruction scolaire, du primaire à l’université, tendent à nous démontrer qu’il n’existe qu’un seul monde de la raison : celui de l’Europe gréco-latine, comme il ne s’envisage qu’une seule Histoire : celle de l’Europe et des pays qu’elle a conquis. Pour les auteurs les plus audacieux, on pousse la frontière jusqu’aux rives de la Méditerranée (mondes arabe et hébreu), mais rarement au-delà. Ceci concerne les plus grands esprits du monde intellectuel contemporain. À votre question, je réponds bien évidemment oui, à condition que nous nous en donnions les moyens, en termes éducatifs ; c’est cette étape qui est décisive dans la constitution d’une image riche et contrastée de la Chine, qui fera justice de la « Chine imaginaire » véhiculée par les médias, la presque totalité des intellectuels (littérateurs, philosophes, journalistes, hommes politiques…) et par l’opinion publique qui s’y réfère sans sourciller. Le langage commun est évidemment celui de la raison, par-delà des différences linguistiques très considérables qui, c’est vrai, ne simplifient pas les choses. Car, comme disait Confucius : 性相近也,習相遠也 ! « La nature humaine est ce par quoi nous sommes proches les uns des autres, les pratiques [mœurs, usages] ce par quoi nous sommes loin les uns des autres » (Lunyu, XVII-2). On ne peut pas ne pas être frappé, quand on étudie les philosophies chinoises, par le fait qu’à partir d’a priori si divers, dus à une représentation du monde totalement autre que la nôtre, nous observons une proximité stupéfiante des questions posées (sur le bien, le beau, le vrai, le politique, l’homme au monde…) et parfois même des éléments de réponses apportés à l’Est comme à l’Ouest, en des périodes, qui plus est, voisines. La diversité de pensée des écoles chinoises (confucianistes et taoïstes, pour nous en tenir ici à l’essentiel) constitue une formidable leçon de remise en question et, de surcroît, une forte incitation à découvrir, sinon un langage commun (je reprends vos termes), au moins des points de passage fructueux, pour nous littéralement inouïs dans ce dialogue. C’est pourquoi j’ai toujours regardé avec grand intérêt le travail de François Jullien, quitte à n’en pas partager la totalité des vues.

La Chine aurait-elle des choses à entendre de nous ?

Mais la Chine a déjà beaucoup « entendu » de nous ! Cela date au moins du XIXe siècle, sans parler de la traduction en chinois des traités scientifiques des jésuites, ce qui est une autre affaire. La Chine n’a pas conquis le monde ; elle n’en a pas eu la volonté, tout juste a-t-elle élargi ses frontières au-delà de son limes pour conquérir des terres qui assuraient la gloire et la sécurité de ses empereurs, les circuits commerciaux de ses marchands… mais pas le monde, alors qu’elle en avait les moyens militaires, techniques et financiers. Heureusement que, sur ce point, elle n’a pas entendu l’Occident ! La Chine a longtemps tenu pour peu considérables les peuples situés au-delà de ses frontières, sauf s’il s’agissait de s’assurer de leur fidélité et du versement d’un tribut. Mais le choc humiliant du XIXe a bouleversé la donne et jamais la Chine n’a autant traduit qu’au XXe siècle et, bien sûr, qu’à présent, pour tenter de rattraper ce qu’elle a alors perçu comme un retard technique et politique par rapport à l’Europe conquérante. Donc, il n’y a aucun doute sur ce point : la Chine s’est tournée vers le monde au point de lui avoir « emprunté » un certain nombre de techniques qu’elle a su développer et nous retourner après avoir assimilé les procédés de fabrication ; techniquement, on peut donc affirmer qu’elle nous a depuis longtemps écoutés, à l’excès parfois. Quant à nos richesses intellectuelles et spirituelles, elle a connu aussi une longue période de plagiat avant qu’une époque de retour aux valeurs propres ne se développe à nouveau, sur fond de nationalisme, comme on l’observe à présent. Plus largement, est-ce que la Chine a à « entendre » quelque chose de notre part ? Chacun pense évidemment au domaine politique. L’Occident n’a cessé - au moins depuis la Révolution française - de dicter ses solutions au monde. Loin de moi l’idée que nos options, sociales et politiques, ne seraient pas appréciables, mais sont-elles pour autant les seules envisageables ? C’est faire peu de cas du contexte historique et culturel que de croire que nos institutions et nos systèmes seraient les seuls à avoir une valeur universelle, par-delà le temps et l’espace. Je crois fermement que la démocratisation de la Chine, qui viendra bien un jour, sous une forme ou une autre, ne fera pas l’économie des valeurs ancrées dans les mentalités et dans les systèmes philosophiques et religieux. Je n’imagine pas la Chine se laisser dicter sa conduite socio-politique par d’autres qu’elle-même. Ce qu’elle peut néanmoins entendre de nous c’est que nous sommes désormais exempts d’ambitions impériales et que nous ne souhaitons que lui rappeler ses origines humanistes, more sinico, mais prenant néanmoins en compte le bonheur de son peuple et une forme de liberté de conscience des individus.

Rémi Mathieu, L’éclat de la pivoine, comment entendre la Chine, Paris, JC Lattès, 2012.


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