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La Chine des Ming et de Matteo Ricci (1552-1610) - Entretien avec Isabelle Landry-Deron

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Entretien réalisé en mars 2013 avec Isabelle Landry-Deron (EHESS), suite à la parution aux éditions du Cerf de son ouvrage (dir.) La Chine des Ming et de Matteo Ricci (1552-1610). Le premier dialogue des savoirs avec l’Europe.

L’ouvrage présente les circonstances du premier échange entre l’Europe et la Chine à travers l’itinéraire du missionnaire jésuite italien Matteo Ricci. Qu’en était-il des rencontres passées entre ces deux cultures, dont vous dites qu’elles ne se reconnaissaient pas encore ?

Nous savons que des marchandises, des techniques, des croyances, des formes artistiques circulent entre la Chine et le monde méditerranéen depuis l’Antiquité classique. La trace de voyageurs et résidents, européens et musulmans, en Chine est documentée bien avant Ricci, mais cette documentation est aléatoire. Les échanges étaient interrompus, au rythme de la coupure ou du rétablissement (terrestre ou maritime) des routes de la soie, du fait des guerres ou de la volonté des États. De plus, les rencontres semblent avoir été furtives. Il y avait de nombreux intermédiaires et des échanges verbaux limités, ce qui n’empêche pas que les deux cultures avaient mutuellement conscience de leur existence. Elles se connaissaient. Il faut lire à ce sujet le recueil de Georges Coedès, Textes d’auteurs grecs et latins relatifs à l’Extrême-Orient depuis le IVe siècle av. J.-C. jusqu’au XIVe siècle, Paris, 1910. Les connaissances s’accélèrent après les Grandes découvertes. Le premier Portugais entre en Chine en 1512. Macao est fondé en 1556. Mais on est surpris de l’attitude des premiers jésuites de Macao qui semblent avoir été convaincus de l’inanité du travail missionnaire en Chine et de l’impossibilité, voire l’inutilité, d’apprendre le chinois. Ce qui change avec Ricci (en accord avec son supérieur Alessandro Valignano (1539-1606), Visiteur des missions jésuites de l’ensemble de l’Asie, dont le nom est plus particulièrement attaché à la mission du Japon), c’est l’affirmation consciente de la nécessité d’apprendre la langue et l’écriture afin de pouvoir parler, lire et écrire avec aisance. Ce qui change aussi, c’est l’appartenance à un réseau, fondant son action sur une diffusion de ses réalisations auprès du lectorat européen le plus large possible. La reconnaissance vient avec la lecture des textes de la culture de l’autre.

A quelle Chine M. Ricci est-il confronté lorsqu’il parvient sur le territoire, et quel univers de travail parvient-il à constituer sur place ?

Ricci passe vingt-sept ans en Chine à la fin des Ming, pendant le règne de Wanli (1582-1610). C’est une période d’inquiétude hantée par le sentiment d’un déclin. L’ouvrage apporte des contributions très éclairantes sur le statut administratif dévolu à Ricci par les autorités provinciales puis nationales (Michel Cartier, EHESS) et sur les contacts qui lui ont permis de monter du Guangdong à Pékin où il reçoit en 1601 l’autorisation impériale d’installer une résidence durable (Frédéric Wang, Inalco, et Shenwen Li, Université Laval de Québec). Ricci apporte des nouveautés, un savoir qui lui attirent l’attention et la bienveillance de certains cercles lettrés. Il ne faut pas se tromper en présentant comme des gadgets les horloges, horloges astronomiques et cartes de géographie qui remportent un franc succès de curiosité. Ces objets sont autant de témoignages d’un savoir mathématique, un enjeu de précision des mesures qui nous montrent une Chine avide de nouveautés techniques. Un autre élément important du paysage dans lequel Ricci est amené à évoluer est montré par l’article de Françoise Aubin (CNRS) : à l’intérieur de l’empire, comme sur ses frontières, toutes les religions, indigènes et allogènes, bougent. C’est un phénomène qui, je crois, méritera d’être plus amplement exploré par les recherches futures. Ricci est très influencé par l’historiographie de son temps sur l’expansion initiale de l’église chrétienne primitive et son adaptation aux cultures antérieures syro-judéennes et gréco-latines.

Quelles ont été les contributions spécifiques de M. Ricci dans les rapports entre la Chine et l’Europe ? Les études présentées dans l’ouvrage ouvrent un large éventail de champs d’application à partir de la trajectoire de Ricci, depuis la langue et la religion, à la science et à la vie intellectuelle…

En s’attachant aux pas de Ricci, l’ouvrage met en contact deux univers pris dans des évolutions décisives. Ricci est un Italien de la Renaissance convaincu que l’empire de Chine peut être converti sur le modèle de l’adoption du christianisme comme religion d’État par l’empereur Constantin au IVe siècle. Il est porté par une vision dynamique d’empire reposant sur la prépotence de l’empereur. Il aimera trouver en Chine une civilisation de l’écrit dont des traits culturels et sociaux lui semblèrent très familiers. Claudia von Collani (Université de Münster) et Noël Golvers (Institut Ferdinand Verbiest) ont travaillé à affiner notre connaissance de l’univers intellectuel de Ricci et ses lectures. Ce sont des avancées importantes pour identifier les sources de ses livres en chinois. Ricci apporte en Chine les connaissances les plus à jour de la fin des années 1570, au moment de son départ pour l’Orient. Il a fait ses études à Rome avec le mathématicien jésuite Clavius qui a réglé le calendrier grégorien. On rabâche que Ricci a apporté la science en Chine, faute de trouver beaucoup d’intérêt pour le christianisme. Deux spécialistes de l’histoire des mathématiques, Jean Dhombres (EHESS) et Jean-Claude Martzloff (CNRS), renouvellent notre compréhension en montrant la logique d’attractivité culturelle et éducative entre science et religion au temps de Ricci. Pierre Léna, promoteur d’un projet de rénovation de l’enseignement élémentaire des sciences en France et en Chine soutenu par l’Académie des sciences, s’interroge sur la manière de conjuguer universalité et diversité. Sur les aspects de la pratique de divers milieux par Ricci et des échanges qui l’ont amené à créer de nombreux néologismes toujours utilisés, on lira avec intérêt la contribution de Viviane Alleton (EHESS). Zvi Ben-Dor Benite (New-York University) nous familiarise avec sa perception des forces en présence. Le romancier Isaia Iannaccone reconstitue la matérialité du voyage qui permettait aux missionnaires de rejoindre l’Asie.

Quelles résonances l’apport de Matteo Ricci a-t-il dans la Chine d’aujourd’hui ?

Dans les années 1950, les religieux étrangers ont été expulsés de Chine. Leur action était stigmatisée pour avoir eu partie liée avec le colonialisme. Mais après la Révolution culturelle, Ricci devint un symbole d’ouverture vers l’Occident. Le 1er octobre 1979, à l’occasion des célébrations du trentième anniversaire de la République populaire de Chine, le dictionnaire encyclopédique Cihai 辞海, dont l’édition originale remontait à 1936, a été réédité avec les notices consacrées à Ricci et d’autres étrangers. Le même mois, à l’occasion d’un voyage du président Hua Guofeng en Italie, le Quotidien du peuple publia un article sur Ricci « pionnier des échanges culturels ». Bientôt, le cimetière où repose Ricci (Zhalan 栅栏 dans la banlieue de Pékin intégré dans les bâtiments d’une école du Parti pour le protéger des déprédations des Gardes rouges incontrôlés pendant la Révolution culturelle) fut restauré. La recherche historique sur les missionnaires (toutes églises confondues), considérés comme des vecteurs de la rencontre entre la Chine et l’Occident, la nature de leur influence et leur réception est maintenant importante en Chine. Thierry Meynard (Université Sun Yat-sen de Canton) analyse les écrits de trois intellectuels de Chine populaire. Leurs points de vue divergent mais ils considèrent Ricci comme un personnage à part entière de l’histoire de Chine.

Isabelle Landry-Deron (dir.), La Chine des Ming et de Matteo Ricci (1552-1610). Le premier dialogue des savoirs avec l’Europe, Paris, éditions du Cerf/Institut Ricci, 2013.


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