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La Steppe et l’empire - entretien avec Pierre Marsone

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Entretien réalisé en juillet 2012 avec Pierre Marsone (École Pratique des Hautes Études, Section des Sciences historiques et philologiques), suite à la parution, dans la collection « Histoire » des Belles Lettres, de son ouvrage La Steppe et l’Empire : la formation de l’empire khitan (Liao) – IVe-Xe siècles.

Qui sont les Khitan ?

Les Khitan (en chinois Qidan 契丹) sont le principal peuple nomade qui bordait la frontière de la Chine à quelques centaines de kilomètres au nord de Pékin, depuis le IVe siècle jusqu’au XIIe siècle. Successivement alliés aux Turks, Ouighours ou Chinois, ils se trouvèrent au carrefour de civilisations très diverses. Leur langue, encore mal connue, était probablement une langue ouralo-altaïque voisine du mongol, dont on découvre peu à peu qu’elle incluait du vocabulaire du vieux mandchou. Les Khitan disparurent à partir de la conquête mongole et on suppose souvent que les Dahours seraient leurs descendants.

Pourquoi s’intéresser aujourd’hui à ce peuple ?

Quoiqu’ils soient quasiment inconnus de nos contemporains, les Khitan ont marqué l’histoire par l’immense empire Khitan (Da Qidan, Liao, 907-1125) qu’ils ont créé dans le nord de la Chine et qui se prolongea encore un siècle à travers les Khitan occidentaux en Asie Centrale. Leur importance fut telle qu’au Moyen Âge ils constituèrent l’interface entre la Chine et l’Eurasie comme en témoigne l’appellation Cathay (Khitan) donnée par Marco Polo à la Chine, ou le mot Kitay qui, aujourd’hui encore, désigne la Chine en russe ou en mongol. D’autre part, depuis plusieurs décennies les découvertes archéologiques dans les tombes khitan ont mis au jour un patrimoine immense d’objets et de peintures murales. La découverte de plus en plus fréquente de stèles et inscriptions, non seulement en chinois mais aussi en grande et petite écriture khitan, ont permis d’accélérer le développement du déchiffrement des écritures khitan. Le progrès est plus rapide pour la petite écriture, plus phonétique, mais la découverte en Russie, il y a trois ans, d’un manuscrit de plusieurs pages en grande écriture, laisse espérer des progrès rapides dans l’avenir. La Steppe et l’Empire exploite le plus souvent possible les apports de l’épigraphie qui permettront à terme une réécriture de l’ensemble de l’histoire de la dynastie khitan. L’intérêt de l’étude des Khitan aujourd’hui consiste donc non seulement à redonner sa place à un peuple oublié par l’histoire mais aussi à contribuer ouvrir à la voie à des études prometteuses de nouveauté pour les années et les décennies à venir.

Quelles sont l’originalité et les perspectives de La Steppe et l’Empire ?

Le projet d’une réécriture de l’histoire de l’empire khitan se devait de commencer par l’établissement de l’histoire de ce peuple durant les cinq siècles qui précédèrent la création de son empire. Un tel sujet a très peu été travaillé jusqu’à maintenant. La Steppe et l’Empire s’attache à rassembler, à partir des sources historiques, le plus grand nombre d’éléments sur ce sujet. De ce point de vue, c’est un ouvrage qui apparaît principalement factuel. Mais il évoque aussi les débats complexes qui ont eu lieu ces dernières décennie sur la localisation du Muyeshan, le mont sacré des Khitan, ou sur l’identification des rivières qui traversaient leur pays natal. Sans chercher à théoriser, le livre donne aussi des éléments pour une réflexion sur la notion de « barbare » dans l’historiographie traditionnelle. Alors que cette dernière présente les peuples voisins nomades comme des agresseurs et des pillards, un examen plus précis des événements montre que les responsabilités dans les heurts frontaliers au cours de l’histoire étaient très partagés entre ces ethnies et les gouverneurs de l’Empire du Milieu. Le livre consacre surtout une dernière partie à la personnalité exceptionnelle de Yelü Abaoji, le fondateur de l’empire, dont le sens de la modération politique, de la justice, de l’adaptation des institutions et de la promotion de l’identité culturelle s’avère surprenant, et dont la mystique originale ne sera peut-être comprise que lorsque le mausolée du souverain sera ouvert.

Pierre Marsone, La Steppe et l’empire : la formation de l’empire khitan (Liao) – IVe-Xe siècles, Paris, Les Belles Lettres, 2011.


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