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La part manquante - entretien avec Stéphane Gros

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Entretien réalisé en septembre 2012 avec Stéphane Gros (chargé de recherches au CNRS), suite à la parution de La part manquante. Échanges et pouvoirs chez les Drung du Yunnan (Chine), Publications de la Société d’ethnologie, Nanterre, 2012.

Qui sont les Drung ?

Drung (ou Dulong 独龙 en chinois) est la transcription du nom des habitants d’une vallée des confins nord-ouest de la province du Yunnan. Leur existence est mentionnée dans des textes historiques où ils figurent sous le nom de Qiuzi (俅子), mais les descriptions y sont superficielles. Les premières enquêtes de type ethnologique, comme les études linguistiques, ne furent réalisées qu’après l’avènement de la République populaire de Chine. Les Drung sont aujourd’hui au nombre de 7500 en RPC, et peuvent être rattachés à un plus vaste ensemble ethnolinguistique qui rassemble également les Nung (Nu 怒) et les communautés Rawang de Birmanie. Ce peuple d’essarteurs, désormais sédentarisé, a probablement connu des phases migratoires complexes et distinctes selon les divers groupes lignagers qui le composent. C’est, dans une large mesure, l’unité géographique – la vallée d’habitat – qui assigne au groupe ses frontières identitaires.

Quelles sont les raisons qui vous ont amené à étudier cette communauté ?

La bordure sino-tibétaine, peuplée en partie de communautés de langues tibéto-birmanes comme les Drung, m’est tôt apparue d’un intérêt ethnologique majeur. C’est une zone de rencontre entre deux pôles de civilisation d’une part, tout en étant caractérisée par une grande diversité culturelle d’autre part. L’étude des Drung m’a semblé pouvoir être une contribution à l’étude des spécificités sociales et culturelles propres à ces communautés situées aux marges de la Chine comme du Tibet, sans pour autant ignorer les évidentes interdépendances avec ces deux ensembles. Certaines caractéristiques des Drung, tel le tatouage facial féminin (aujourd’hui disparu) ou les pratiques religieuses de type chamanique entre autres, présentaient un intérêt particulier pour documenter la diversité culturelle de cette région de rencontre. Paradoxalement, le relatif isolement des Drung dans leur vallée de montagne en faisait un exemple intéressant afin de mettre en évidence qu’une telle originalité culturelle ne pouvait pas être pensée et analysée sans prendre en compte un contexte régional et l’existence continue d’échanges et d’influences avec les populations voisines à travers l’histoire.

Quels ont été les moments forts de votre travail d’approche et d’observation de cette société ?

La difficulté, rencontrée par nombre d’ethnologues en Chine, a tout d’abord été celle des contraintes et limites qui s’imposent au chercheur dont la volonté est de réaliser de longues enquêtes sur le terrain, et de partager la vie quotidienne de ses interlocuteurs. Certaines de ces barrières une fois levées, j’ai pu hiverner à plusieurs reprises dans le nord de la vallée des Drung. Enfermé par les neiges jusqu’au printemps suivant, cette situation favorisa la rencontre humaine qui fut certainement cruciale – et humainement satisfaisante – pour l’apprentissage de la langue drung et la bonne conduite de mon « observation participante ». Du travail dans les champs au partage des repas, de la participation aux fêtes et rituels au lent travail de conduite d’entretiens auprès des villageois, c’est l’hospitalité des villageois drung qui a marqué mes séjours d’enquête. A partir des années 2000, l’accélération des bouleversements dans la vallée fut particulièrement remarquable : ouverture d’une route carrossable, arrivée de l’électricité et des télévisions dans l’ensemble des villages, puis la mise en œuvre d’un plan de protection environnementale interdisant aux Drung la mise en culture de leurs champs de montagne, et faisant d’eux les dépendants des aides de l’État.

Quelle est cette « part manquante » que vous évoquez dans le titre de l’ouvrage et de quelle manière peut-elle fonder aujourd’hui les dynamiques d’identification des membres de la communauté Drung ?

Une histoire drung relate comment jadis une divinité céleste distribua aux communautés présentes sur terre les biens comme les savoirs : les parts ne furent pas égales et les Drung reçurent moins que leurs voisins. Leur destin s’inscrit ainsi dans une logique du manque, associée à celle du partage qui, de l’unité familiale aux relations inter-sociétales, est un opérateur du lien social. C’est aussi le modèle du partage – et particulièrement celui de la viande d’une victime sacrificielle – qui fonde les légitimités politiques aux yeux des Drung. La « part manquante » correspond ainsi à une dynamique culturelle qui informe la construction identitaire comme les relations politiques passées et présentes. Plus généralement, la notion de manque vient aussi souligner, par contraste, le constant souci de la quête de la fertilité qui anime les Drung – comme certes bien d’autres sociétés. Pour eux cependant, cette fertilité se situe dans une nécessaire extériorité, une absence à laquelle il faut remédier, généralement par des moyens rituels. En ce sens, l’expression de part manquante vient éclairer cette nécessaire ouverture vers l’Autre qui prend des formes multiples : ouverture de l’échange matrimonial à l’opposé de l’alliance endogame ; nécessité de la relation hiérarchique au « chef » dispensateur de biens ; ou encore mesure des relations verticales aux divinités dont dépend en partie la reproduction sociale. Cette logique culturelle du manque acquiert une prégnance particulière dans le contexte contemporain, notamment en rapport avec la marginalisation croissante de cette minorité qui aboutit à la remise en cause de son mode de subsistance d’un côté, et la progression des conversions au christianisme de l’autre, lesquelles sembleraient précisément venir combler un manque désormais créé par les bouleversements récents qu’à connu cette société.

Stéphane Gros, La part manquante. Échanges et pouvoirs chez les Drung du Yunnan (Chine), Publications de la Société d’ethnologie, Nanterre, 2012.

A signaler : « L’Himalaya à l’épreuve de l’expérience ethnographique », entretien et présentation de l’ouvrage au Comptoir des presses d’universités de la Fondation Maison des Sciences de l’Homme (FMSH), mis en ligne sur le site des Archives Audiovisuelles de la Recherche (AAR) http://www.archivesaudiovisuelles.f...


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