Restez connecté :

Accueil du site > Actualités > Une controverse lettrée - entretien avec Roger Darrobers

Une controverse lettrée - entretien avec Roger Darrobers

Partagez :

Entretien réalisé le 26 Mai 2012 avec Roger Darrobers (professeur à l’université Paris Ouest Nanterre), suite à la parution, dans la « Bibliothèque chinoise » des Belles Lettres, de la correspondance entre Zhu Xi et Lu Jiuyuan, penseurs néoconfucéens des Song du Sud (XIIe – XIIIe siècles).

Qui sont ces lettrés ou philosophes qui s’affrontent ?

Zhu Xi 朱熹 (1130-1200) et Lu Jiuyuan 陸九淵 (1139-1193) sont les principaux représentants du confucianisme philosophique sous les Song du Sud (1127-1279), plus connu sous le nom de néoconfucianisme ou « École du Li » (Lixue 理學). Tous deux ont exercé une influence considérable dans l’histoire de la pensée chinoise et partagent le même idéal de sagesse en vue d’un bon gouvernement de soi et du monde. Mais si leur objectif de perfectionnement individuel, inspiré par les Saints et les Sages antiques, à commencer par Confucius, coïncide, les moyens pour y parvenir divergent. Zhu Xi reproche à son rival au Jiangxi de privilégier la vertu en négligeant l’étude, l’accusant de reproduire, sous une forme masquée, la démarche intuitionniste du bouddhisme Chan. Lu Jiuyuan voit dans son homologue du Fujian un sommet d’érudition, mais dont le discours perçu comme une accumulation d’opinions n’offre pas d’accès à la vérité, et peut dans le pire des cas se révéler pathogène.

Sur quoi porte la discussion, quel est son enjeu ?

La controverse entre Zhu et Lu se déploie sur quatre lettres échangées entre le printemps 1188 et le printemps 1189. Elle prolonge un premier débat épistolaire intervenu trois ans plus tôt entre Zhu Xi et Lu Jiushao 陸九韶 (1128-1205), frère de Lu Jiuyuan. Cette querelle en deux temps a pour point de départ l’interprétation proposée par Zhu Xi de la première phrase du Commentaire sur le Diagramme du Faîte Suprême (Taijitu shuo 太極圖說) de Zhou Dunyi (1017-1073) : « Sans Faîte et pourtant Faîte Suprême » (Wuji er taiji 無極而太極) que les frères Lu refusent d’attribuer à Zhou Dunyi, en raison de ses connotations taoïsantes. Zhu Xi par une sorte de coup de force interprétatif la lit comme une manière duale de définir le Principe (ou Li 理), identifié au « Faîte Suprême », dont le caractère suprasensible est souligné par la détermination « Sans Faîte ». De plus, les deux philosophes s’opposent sur la dimension matérielle ou non du Yin et Yang. Pour Lu Jiuyuan Yin et Yang relèvent du suprasensible, alors que pour Zhu Xi il s’agit des énergies matérielles (qi 氣) qui constituent le monde : seul le Principe qui rend ces énergies possibles relève du suprasensible.

Que nous apprend cette correspondance sur la façon de débattre dans la Chine des Song ?

Zhu Xi et Lu Jiuyuan s’opposent sur le sens à donner aux Classiques, mais aussi sur le Taijitushuo et le Tongshu 通書 de Zhou Dunyi. Comment interpréter cet héritage ? Zhu Xi propose de revenir à l’esprit des textes, Lu Jiuyuan tend à s’en émanciper et à privilégier une forme de doute intellectuel. De philosophique et spéculatif, le débat prend un tour philologique et critique. Les arguments entre les deux penseurs sont exprimés de manière directe en s’appuyant sur de longues citations, chacun revendiquant un accès à une forme de vérité. Si une manière de synthèse a été envisagée entre les deux maîtres à penser en vue de concilier leur doctrine, le débat révèle que toute conciliation est en définitive impossible et se conclut sur une sorte d’irrésolu réciproque où chacun campe sur ses positions.

Zhu Xi, Lu Jiuyuan, Une controverse lettrée. Correspondance philosophique sur le Taiji (朱陸太極之辯), présenté, traduit et annoté par Roger Darrobers et Guillaume Dutournier, Paris, Les Belles Lettres, 2012.


Crédits |
© 2017 - AFEC